L'avenir du travail : La digitalisation du travail (Partie 2)


La semaine dernière, nous avons discuté de la possibilité qu’un jour les robots nous « volent » notre travail et avons conclu que cette peur résultait en partie d’une certaine paranoïa de la population face aux incroyables progrès techniques et technologiques de ces derniers siècles. Si tu te souviens bien, j’avais évoqué le fait que la question sur laquelle on devrait plutôt se pencher, c’est celle de la digitalisation de la pensée.






Et c’est là que tu m’arrêtes : « Ok Jamy, mais c’est quoi ça, la « digitalisation de la pensée » ? »


Une délégation de la pensée ?

 La digitalisation, c’est tout simplement un procédé qui vise à transformer des processus traditionnels, des objets, des outils ou encore des professions en utilisant les technologies digitales afin de les rendre plus performants.
Un petit exemple ?  Le courrier tout simplement, qui a aujourd’hui été très largement remplacé par l’e-mail (Voire tout simplement par des chat en ligne comme messenger, principalement pour les conversations informelles.). Il y a également les boutiques en ligne, qui ont grignoté une bonne part de marché des magasins traditionnels. Et ce ne sont que quelques exemples parmi des milliers, car aujourd’hui pratiquement tout s’est digitalisé. Et ça, ça vaut aussi pour la « pensée ».

« Mais Jamy, comment peut-on « digitaliser » la pensée ? » Eh bien tu le sais déjà. Enfin, du moins, tu connais le processus principal : Les intelligences artificielles.
Tu ne t’es jamais amusé à converser avec Cleverbot ? Tu ne t’ai jamais dit que c’était incroyable qu’une machine te réponde comme le ferait un réel être humain ? Au risque de te gâcher ta soirée, ça n’a rien de vraiment extraordinaire : Cette « intelligence », comme son nom le dit, est bien purement artificielle, elle n’apprends rien seule. Il faut des gens derrière pour lui expliquer ce qu’est telle image, ce que veut dire tel terme, ou encore comment répondre à telle question. Et ces gens qui sont derrière, ils sont appelés les « travailleurs du clic ». Toute la journée, ils alimentent ces intelligences artificielles, sélectionnent, améliorent et rendent les données interprétables.

CleverBot, élu le coach en mathématique favori des 12-18 ans




Tout est une question de profits

Le mythe d’une IA surpassant les capacités humaines, bien qu’il semble encore bien ancré dans la culture populaire, est donc encore loin de se réaliser puisqu’elle ne fait rien de plus que ce qu’on lui apprend. Il s’agit surtout d’une innovation d’opinion au service du capitalisme : on compte 6 fois plus d’investissement  dans l’IA en 2018 qu’en 2000 ! (Et oui, il n’y a souvent rien de plus qu’une histoire d’argent derrière ce type de mythe…)
Ainsi, bien que certaines entreprises prétendent utiliser des des IA, il ne s’agit que d’une illusion maintenue par le travail constant des travailleurs du clic. Pas très gratifiant hein ? La volonté de rendre ce travail « invisible » est motivée par le désir de profit des dirigeant, qui exploitent de plus en plus les personnes (parfois même leurs clients, à leur insu !)  sans forcément les rémunérer grâce à l’informatique : C’est la digitalisation du travail.

Quand je parle des clients, je parle aussi de toi. Tu es ce qu’on peut appeler aujourd’hui un « crowdsourcing worker », c’est à dire que l’entreprise a externalisé une partie de son activité vers toi, acteur anonyme. Et pas la peine de chercher ton contrat de travail, il n’y en a aucun. C’est le nouveau mode de production de ces dernières décennies.


Le playbor

Ce processus de faire travailler le client sans qu’il s’en rende forcément compte, c’est ce qu’on appelle le « travail invisible », ou « playbor », ce qui, en effet, peut parfois être montré comme un jeu. Derrière les rapports sociaux se dissimulent des rapports de production alimentés par la passion. Par exemple, quand tu laisses un commentaire positif sur le dernier Pokemon acheté sur Amazon, les autres clients potentiels vont lire ton commentaire, ce qui va les inciter à acheter, puis vont eux même laisser un commentaire positif après achat, ce qui va en inciter d’autres à suivre le même pattern etc.  Et ce processus existait déjà avant l’apparition des technologies : Si Ikéa vend des meubles aussi abordables, c’est parce que tu dois les monter toi même !

Ainsi, tu es encore et toujours incité à produire du contenu partout où tu vas sur internet. Autres exemple, sur les réseau sociaux, la « tyrannie de la notification » te pousse à commenter, évaluer, liker, suivre, publier… Autant d’informations que tu laisse à Facebook sans rien en retour (si ce n’est que de la dopamine...)


Repenser la relation autour des données personelles ? 

Beaucoup de questions restent en suspens :

-Les Conditions Générales d’Utilisation auxquels tu donne ton accord pour pouvoir accéder aux sites (mais si, tu sais, le gros pavé que personne ne lit et prétend le contraire en cochant le « Oui oui c’est bon j’ai tout lu, j’accepte »), serait-ce une sorte de contrat de travail selon lequel le service t’es accordé gratuitement en échange de tes données ? (Bon du coup c’est plus tellement gratos, mais bon, comme on dit : « Quand c’est gratuit c’est que c’est toi le produit »)

-Mais alors, puisque ces géants du web se font « masse de thune » grâce à nos informations, qu’on leur donne si généreusement, ne faudrait-il pas taxer ces données ? Nous dirigeons-nous vers une fiscalisation numérique ?

-Cette économie de l’attention si précieuse pour les entreprises, ne faudrait-il pas en repenser le design ? Expliquer les algorithmes utilisés aux utilisateurs et leur donner la possibilité de l’utiliser ne serait-il pas plus motivant pour leur faire produire davantage de contenus ? A ce jour, on ne comprends toujours pas comment fonctionne l’algorithme Youtube par exemple, comment faire en sorte de rendre visible sa vidéo au plus grand nombre de personnes possible ? Un vrai casse-tête pour les créateurs…

-Afin qu’une certaine relation de confiance soit instauré entre l’utilisateur et les plateformes, il faudrait que ces dernières disent ce qu’elles font et font ce qu’elles disent, ce qui est visiblement loin d’être le cas aujourd’hui.


Le digital Labor

Au delà du travail invisible, on a également le « digital labor », plus explicite.

Il s’agit d’appareiller automatiquement l’offre et la demande via des plateformes grâce à des algorithmes. L’exécution des taches est rétribuée en micro-paiement. Uber eat en est un parfait exemple : L’algorithme t’attribue une commande via l’application, tu prends ton sac à dos, ton vélo, tu vas chercher la commande, la livre à bon port, et tu es rémunéré, aussi bien en argent qu’en notation. L’intérêt de cette pratique, c’est qu’elle exclue tout cadre fiscal et juridique. Ton patron, c’est l’algorithme. Et comment tu veux faire un procès à un algorithme en cas de soucis ? Eh bien, tu ne peux pas, tout simplement. Et c’est tout bénef’ pour l’entreprise.

On assiste ainsi à une accentuation d’une division internationale du travail, profondément défavorable aux pays du sud. Ces micro-paiements sans contrat de travail sont souvent ponctionné par un intermédiaire, qui a juste à fournir la plateforme de rencontre entre l’offre et la demande.

Le micro travail est donc devenu le moteur d’une intelligence artificielle envisagée sous l’angle du machine learning. Je te le répète : le travail ne disparaît au profit des machines, il évolue.

De quoi devenir fou non ?


L'Homme devient lui-même un service

Tu l’aura compris, on a aujourd’hui largement tendance à utiliser l’Homme comme un service à travers les plateformes de services à la demande qui mettent en relation  souvent des particuliers. (Blablacar, Allovoisins, etc...)
Les entreprises ne servent que d’intermédiaire. Les travailleurs qui utilisent leur plateforme ont un statut d’autoentrepreneur, ce qui permet de se délester des charges sociales, du capital à fournir, et j’en passe. Elles gardent cependant un certain contrôle sur ces travailleurs en se cachant derrière l’algorithme, qui peut leur fournir plus ou moins de travail. Ainsi, il n’y a officiellement pas de liens de subordination, mais le fonctionnement un peu pervers de l’algorithme oblige les travailleurs à accepter les commandes sous peine de ne plus s’en voir attribuer du tout…

On assiste donc à un management algorithmique du travail humain, supportées par des technologies paternalistes (Surveiller, punir, récompenser) pilotées par des algorithmes. Du point de vue de l’innovation, on a plus de produits, de meilleurs services, et des tarifs bas. C’est aussi un moyen d’arrondir ses fins de mois en travaillant hors institution. Cependant, la flexibilité promise n’est pas aussi « flexible » : Tu ne veux pas accepter cette commande ? Oui bien sûr, tu en as le droit. Mais ne viens pas pleurer si tu te retrouves avec des commandes à 2h du matin, d’un bout à l’autre de la ville, et pour une rémunération médiocre. Tu est loin d’être ton propre patron. Le boss, c’est l’algorithme.

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